Marolles
Le Service d’Enquête et d’Investigation d’AFLO, le SEI pour les connaisseurs, a été récemment saisi par un des sympathisants de l’association, signalant un fait troublant relatif au canal de l’Ourcq, et, plus précisément, aux abords de l’Écluse de Queue d’Ham, un lieu retiré dans la nature sauvage où l’on imagine sans effort que de vilaines affaires puissent y être fomentées.
Notre indicateur s’est en effet penché sur un premier document découvert chez une de ses amies randonneuses alors qu’elle préparait un circuit pour son groupe de marcheurs.
Il s’agissait d’un extrait de carte, que nos experts ont rapproché des cartes IGN 1950 au 1/50 000e grâce à leurs couleurs criardes.
Ce dernier semblait révéler le croisement de deux cours d’eau au cœur d’un marais… comment cela pouvait-il être possible ?
L’observation laissait à penser qu’il s’agissait d’un cours d’eau naturel, très méandrique, et d’un autre, artificiel ou artificialisé, d’origine anthropique.
Mais dans un contexte géo-morphologique de marais, par nécessité quasi horizontal, comment deux cours d’eau peuvent-ils être superposés plutôt qu’anastomosés ?
Force est de supposer que l’un passerait sous l’autre qui serait à horizontale, donc grâce à un siphon… ou bien que l’un passerait au-dessus de l’autre et donc serait installé sur un talus et sur une grande distance.
L’hypothèse du siphon est rapidement écartée, car la représentation graphique dispose le cours naturel sous l’artificiel. Un tel dispositif verrait ledit siphon très rapidement colmaté par des apports sédimentaires, et que des Services spécialisés viendraient le curer ne serait pas réaliste !
Un de nos Agents du SEI a donc soumis ce bout de carte à un logiciel de recherche renforcé par IA, qui finit par sortir et superposer un secteur de carte IGN moderne, très compatible.
Cette belle analogie permit de localiser ce phénomène : Rivière d'Ourcq, Ru d’Allan et Ru d’Autheuil.
Et là, l’Agent constate que la rivière naturelle n’est autre que l’Ourcq historique ! Et que la version 2026 corrobore celle de 1950…
Ainsi verrait-on l’Ourcq historique passer sous l’Ourcq canalisée en un lieu tout plat ?
Se saisissant de son véhicule de service et de son arme préférée le KODAK Pixpro WPZ2, arme étanche avec zoom de visée et retardateur, l’Agent, sans même demander l’aval de sa hiérarchie, le Président DUFFET, se rend aussitôt sur les lieux à l’Ecluse de Queue-d’Ham, maintenant repérée.
Soumis à interrogatoire, le personnel des Services du Canal va nier avoir eu connaissance d’un cours d’eau souterrain ou aérien, aujourd’hui comme il y a 50 ans. Jamais vu aucun chantier dans le secteur hormis sur l’écluse elle-même.
En dépit des risques potentiels d’une telle initiative pour sa vie comme pour sa carrière, l’Agent décide alors d’une incursion, seul, en terrain inconnu… Parcourant les 330 mètres qui le séparent du lieu présumé, il découvre en rive gauche un cours d’eau nonchalant qui passe sous le chemin de halage et se déverse tranquillement dans le Canal.
De fait, ces deux voies d’eau confluent, tout simplement.
Ni une, ni deux, l’Agent retourne à l’écluse et obtient l’autorisation de suivre la berge droite pour avoir le cœur net… et découvre qu’il n’y a pas du tout de bout de rivière au droit de l’opposé, mais qu’il existe un fossé humide conforme à l'ancien tracé de l’Ourcq, tel que la carte de Cassini le présente :
En rouge, le tracé stylisé de l’Ourcq canalisée qui se superpose ou rectifie le cours ancien et naturel de l’Ourcq, selon les tronçons.
En noir un cours d’eau artificiel bi-connecté, en premier au canal juste à l’aval de l’écluse et 300 m plus en aval, dont la fonction est de collecter l’eau des marais drainée par cinq chenaux.
En second, une connexion qui été placée à la confluence du ru d’Allan venant de l’Est.
On note au passage sur cette ancienne carte, que ce ru véhiculait l’eau que deux réseaux de drainage extrayaient, déjà au XVIIe siècle !
En jaune, les ex-parties de la rivière Ourcq qui ne recueillent plus l’eau de l’Ourcq après la canalisation, mais encore celles des marais.
En haut à gauche, le ru d’Autheuil, toujours actif, mais qui ne se jette plus dans la rivière Ourcq, inactivée.
Dans toute cette zone à l’ouest du canal se sont donc concentrées des eaux qui ont donné naissance à des étangs, cernés de marais drainés.
Les éventuels débordements sont captés par l’ancien cours de l’Ourcq qui part vers le sud et est connecté à la rivière canalisée.
L’extrait de carte ci-après schématise les actuels flux hydriques.
Tous les flux orientaux se déversent à la confluence du Ru d’Allan, sauf en cas de crue de la rivière canalisée, où les courants s’inversent.
Tous les flux occidentaux alimentent d’abord des étangs, les excédents s’écoulant dans la rivière canalisée plus en aval, sauf en cas de crue de cette dernière où les courants s’inversent !
Mais comment un organisme aussi sérieux et compétent que l’IGN peut-il publier un document où il semble qu’un tel croisement soit possible ?
Loin d’accabler l’IGN, il suffit de considérer que l’ex-cours occidental peut devenir actif en cas de fortes précipitations durables pour lui conserver sa couleur bleue… En revanche, ce qui pourrait être contesté est le figuré pont ou tunnel car il n’existe rien de tel sur le terrain !
Le petit crochet en noir à gauche (rive droite de la rivière canalisée, donc) doit être ignoré des utilisateurs de cette carte.
L’Agent enquêteur, très content d’avoir élucidé l’énigme, put donc rendre compte à son Président, Jean-Louis DUFFET : il n’existe pas de cours d’eau qui passe sous la rivière canalisée dans une topographie plane.
Seule cette rivière est bordée de talus d’environ 0,5 à 1 mètre de hauteur ce qui lui vaut de recevoir les eaux orientales, et a privé l’ex-cours naturel, occidental, de toute activité fluviale, sans pour autant avoir effacé son fossé d’antan, ce dernier pouvant donner l’illusion d’une rivière encore vivante, en vue aérienne.
Pour autant, il ne faudrait pas minimiser les capacités ni l’audace des ingénieurs du XIXe siècle qui ne reculaient devant aucune difficulté qui ne soit absolument incontournable, et ils auraient fort bien pu créer un siphon curable et visitable moyennant un batardeau en amont et un pompage en règle en aval, le temps nécessaire aux interventions techniques, sans oublier une fosse de décantation en amont facilement entretenue…
Sacrés ingénieurs des Ponts et Chaussées !!!
Illustrations :
Carte IGN 1950 (SCAN 50®)
Plan IGN
Infographie AFLO sur la base de la carte de Cassini (1756-1815)
Infographie AFLO sur la base de la carte IGN TOPO 25 (SCAN 25®)
sur cartes.gouv.fr